Écouter les ruines respirer

    Il n'est rien en ce monde qui soit essentiellement suffisant. Peut-être aurons-nous quelques plaintes à porter aux pieds des statues fendues, celles qui ornementent les chemins usés de la flânerie existentielle, mais jamais de trop, seulement l'essentiel, ce qui suffit à l'homme qui se sait inachevé. L'impossible est devenu un point dans l'horizon, une zone de flou qui s'épuise à l'épreuve des regards insistants, ces hommes qui ont oublié la bonne foi des anges, ceux-là, ils n'ont pour autre essence que le refoulement de l'idéal, de ses pulsions. Nous leur laisserons le soin de materner les pousses de siècles tyranniques, comme on cajolerait les orphelins des deux villes enfouies. Personne ne leur pince les joues, car l'on sait avec pertinence combien d'âmes jeunes se sont égarées entre leurs gencives.
    Si rien n'est suffisant, si rien ne nous est familier, alors nous réalisons avec angoisse que notre solitude a perdu de sa vigueur, que notre être n'est plus cette annexe qui nous abrite de la pluie et des compliments.
    Je ne suis plus assez seul pour vivre en moi-même ; ma misère réclame que je me sois absent, que je doive me résoudre à la pure disparition.
    Mais j'ai assez côtoyé mes pères pour savoir comment je finirai si je persiste à consommer leurs élixirs. À force de côtoyer les morts, nous confondrons la mort avec le vivant, le sang avec le liquide d'embaumement, le souffle avec les râles.
Entrainez-vous au râle, vous respirerez comme des ruines...
    Je ne veux pas être un livre qu'on range entre d'autres livres. Je ne veux pas être une tombe coincée entre d'autres tombes. Je ne désire que l'éparpillement. Je veux devenir une bonne viande, une chair consommable.
    Donnez-moi la simplicité des vieux jours, la naïveté qui ne connait pas sa vanité. Reconfiez-moi la recette de la révolte, le composé de l'innocence du devenir. Je veux     retrouver le dynamisme du vivant, son imprévisibilité, ma part du chaos.
    Écartez de moi les incartades, les cadres supérieurs, les classements et catégories. Je veux laisser à la vie l'exercice de ma peau et de mes cellules. Donnez-moi un peu de contingence, que j'en fasse l'écrin de ma finitude.
    Laissez transpirer mes mots, donnez-leur un peu de temps, laissez la pluie les délaver ; j'assisterai à la cérémonie.
    Promis, je me débarrasserai des vieux mots, mais aussi des plus crâneurs, des plus bruyants. Redonnez-moi du bas quotidien, redonnez-moi la sévérité de la jeunesse. J'examinerai chaque pierre comme une perle d'incongruité.
    Mais gardez avec vous, je vous en prie, la gravité des sachants, la pesanteur des désillusionnés. Je m'en passerais fort volontiers.
    Si rien n'est suffisant, alors j'y pourvoirai.
    Après inventaire, je viendrai rembourser l'existence.



À consulter

Le beau risque

Misonéisme & Être-Tout : les deux extrémités de la conscience de soi