La zone intertidale


    C'est un endroit qui n'existe pas. J'aime m'y rendre le plus souvent possible, précisément parce qu'il n'existe pas, parce qu'il a sa propre façon de n'être pas. Une frontière mouvante, un axe tordu qui rectifie l'âme et le jugement des errants. Il est un abîme dans l'épaisseur de l'Homme, tant qu'il n'est qu'une imitation d'une autre verticalité, celle qui mène à Dieu et à ce qui le dépasse. 
    La zone intertidale, ultime limite entre la terre et l'eau, entre l'informé et l'indifférencié, est là pour montrer à celui qui a les yeux pour voir que le monde ne nous appartient pas, que la terre qui nous a été promise a été faite de sable pour rendre toute fondation impossible, et qu'elle demeure trempée la moitié du temps pour empêcher l'Homme de s'arrêter et de cultiver : il ne peut que marcher. Sillonner cette langue humide, ce désert inondé, les chevilles léchées par les lames émoussées de la mer, c'est retracer les bords d'un livre mité par les siècles, dont le feulement des pages tournées appellent l'image d'un fauve de papier, symbole de la faim insatiable inhérente à notre espèce qui ne s'attise qu'au parfum de l'idéal. En faire l'expérience, c'est apprendre à s'éloigner sans craindre.
    Tout comme les traces de ses pas sur le sable, l'océan vient effacer la mémoire de l'Homme. Il n'y a rien à retenir, rien sinon la faculté de marcher, de voir et de ressentir. Il ne faut ni céder à l'appel de la mer, ni à celui des êtres aimés sur la terre ferme, et rester sur la ligne, sur la corde dressée au dessus du vide qu'est l'humain. Que trouverons nous de l'autre côté ? Si rien ne se perd, alors il subsistera un peu de nous dans ce qui nous aura dépassé.
    C'est un endroit qui n'existe pas. J'aime m'y rendre le plus souvent possible, précisément parce que je n'existe plus. 

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La zone intertidale correspond à l'espace entre la marque de la marée haute et celle de la marée basse. Il s'agit d'un habitat tout à fait unique : les plantes et les créatures qui y vivent se sont adaptées au fait d'être dessous l'eau la moitié du temps et d'être exposées à l'air l'autre moitié.

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