Misonéisme & Être-Tout : les deux extrémités de la conscience de soi

Cet article fait directement référence et rend hommage à un texte qui aujourd'hui est hors-ligne. Il s'agissait d'une proposition philosophique et spirituelle d'un homme d'Église parisien publiée dans les années 2010 et qui avait pour titre "qu'est-ce que la possession diabolique ?". Il me paraissait important de faire revivre ses mots dans une époque où le misonéisme fait loi.

    Introduction : mourir trois fois avant de vivre

    Dans son histoire, l'humanité est passée par trois morts symboliques successives qui, chacune à leur tour, ont bouleversé son rapport avec lui-même et son environnement :

1) L'Homme n'est pas au centre de l'univers,
2) il n'est pas au centre de la nature,
3) il n'est pas non plus au centre de lui-même.

    Et si nous payons encore les conséquences du déni de notre civilisation quant aux deux premiers points, le troisième ne saura être pleinement assimilé sans nombre d'amères désillusions. Mais encore faudrait-il que nous reconnaissions en nous ce qui est le fondement de nos individualités, c'est-à-dire la part majoritaire dans notre économie énergétique : l'inconscient. 
    Cette instance psychique est certes le réceptacle de nos refoulements (ce à quoi Freud la cantonnait) mais il est surtout le soubassement de l'esprit humain, lui aussi capable d'émettre de la volonté et des données mentales, comme cela est proposé, sinon démontré, par Jung. Et plus l'on creuse profond, plus l'inconscient se désindividualise, plus il vient chercher ses racines dans les formes les plus archaïques de la pensée.

Le misonéisme comme maux des siècles présents et futurs

    Sauf que voilà. Malgré le travail de pionnier et tous les efforts conjoints des plus éminents psychanalystes et philosophes de la psychologie, les Occidentaux semblent continuer à vivre dans une espèce de vide sanitaire de l'esprit, où la vérité de leurs comportements n'effleure jamais la surface de leur conscience. Non seulement la "conscience de notre inconscient" est faible, mais les néophytes manifestent une certaine hostilité face à l'éventualité de son existence. Cette hostilité se nomme misonéisme.
    Le misonéiste est une personne qui élève des barrières psychiques pour se protéger contre le choc d'une nouveauté. Je tiens à signaler que, dans le cadre de mes articles, cette nouveauté renvoie toujours à la notion d'inconscient, et que le misonéisme est une résistance générale à l'idée que l'activité psychique d'un individu est à grande majorité inconsciente. C'est pourquoi je n'utilise pas le terme de néophobie qui renvoie plutôt à une défiance conservatrice contre les progrès technologiques et sociétaux. 
    Qu'est-ce qui est donc si difficile à assimiler pour que l'on en vienne à se plonger dans un tel état de sidération ? L'on pourrait invoquer la peur de l'inconnu, mais je pense que cela va bien au-delà d'une simple défiance. Affronter l'idée de l'inconscient, c'est se confronter à une perte de contrôle et remettre toute une vie, toute une série de comportements en question. Vivre dans le simple Moi, la minuscule partie émergée de l'iceberg, c'est vivre à l'échelle d'une souris dans un corps d'éléphant. Nier sa part inconsciente, c'est le confort de pouvoir rejeter toutes ses fautes vers l'extérieur, l'altérité ou l'infortune, alors que l'accepter, c'est faire face à l'angoisse, et qu'est-ce que l'angoisse sinon l'expérience viscérale du vertige de sa propre liberté.
   Une fois que l'on a réellement pris à bras le corps la nature inconsciente de nos fondations, se concrétise par l'apprentissage une nouvelle façon de se voir, sinon de s'observer. Et si la simple appréhension d'une telle problématique peut se montrer anxiogène, contrairement à ce que l'on peut penser à priori, la pratiquer nous rend en fait une liberté dont on a pu longtemps se priver. Une liberté de façonner sa vie à l'image de nos espoirs, de nos admirations. 

    Mais comment peut-on entamer la démarche de la conscience de soi sans s'y perdre ? Les images ont toujours mieux parlé que les mots.

L'identité plurielle

    Notre intériorité est un parlement, et le Moi le fruit d'un consensus. Tout parlement est doté de "voix", et chaque voix essaye d'exprimer son message, son opinion, dans le but de s'imposer. Même l'injonction "pense par toi-même !" n'est qu'une occurrence parmi tant d'autres… Mais que sont ces voix et d'où viennent-elles ? Et si une autre voix que celle que je pense mienne pense à ma place, est-elle aussi à ma place ? La réponse se trouve dans l'instinct mimétique de l'être humain.
    Car oui, nous passons notre temps à imiter les autres, à invoquer leur influence ou à la subir. Sans cette capacité, nous n'aurions pas celle d'apprendre en toute circonstance. Nous n'avons donc pas de pensée propre et notre état naturel est celui d'un être influencé et influençant. Notre seul pouvoir, notre seule liberté qui les recouvre toutes, c'est celui de l'Élection. 
    L'Élection, c'est d'abord comprendre une chose : le coeur est la portée d'entrée vers l'esprit. Nous nous chargeons des voix que nous laissons entrer en nous-mêmes. Ces voix sont celles de ceux qu'on aime, qu'on admire. Plus que cela, en l'accueillant, nous faisons s'incarner l'Autre en notre sein. Mais le coeur a ses faiblesses que la raison ignore, et le coeur n'est pas des plus physionomistes. S'infiltrent parfois en nous des voix qui ont caché leur malfaisance derrière des apparats de fascination. Le travail de tri en devient d'autant plus complexe que crucial. Élire c'est renoncer, et parfois, exclure magnifie, et magnifier exclut… Le piège de l'idéal n'est jamais très loin.
    Voilà l'enjeu de notre individualité : élire les voix qui nous feront progresser, qui nous apporteront du bien-être ou de la réflexion sur nos faux pas. Nous ne pensons pas par nous-mêmes, en nous pensent les esprits que nous avons accueillis. Mais c'est bien ce chœur que nous devons nous approprier comme notre pensée. Il faut accueillir cette pluralité et l'aimer, car c'est ainsi que, contrairement aux misonéistes, que nous évitons d'être de simples compilations de données aléatoires dont la cohabitation ne peut qu'être chaotique. Cela peut même pousser notre réflexion de la vie au-delà de ses carcans : ne restons-nous pas vivants tant que notre influence est préservée ?

La mal(é)diction de l'Être-Tout


    À l'autre bout du spectre de la conscience, il existe un autre mal tout aussi destructeur que le misonéisme et que j'appelle l'Être-Tout ; le nom se suffit à lui-même. Il touche particulièrement les âmes solitaires qui, à force de dissoudre l'altérité jusqu'à l'état de précipité conceptuel, de l'abstraire, détruit tout ce qui pourrait le différencier. L'esprit de l'esseulé émiette toute barrière, toute borne, toute distinction jusqu'à ce qu'il se transforme en magma fondamental, un résidu homogène où règnent l'informé & l'indifférencié. En cherchant à éliminer la source de ses névroses, il a creusé un trou assez large pour s'y enterrer. Le solitaire se condamne en se berçant dans l'idée qu'il pourrait être quelque chose et en même temps tout son contraire, qu'il soit noyé dans l'anonymat, ou calciné sous le feu des projecteurs. 
    Notre homme d'Église susmentionné, fervent défenseur de l'exorcisme, définit la possession comme l'état de celui qui entretient en lui des idées contradictoires qui poussent l'individu à sa destruction. Par opposition, il délimite l'esprit bien portant dans sa capacité à entretenir les voix bienfaitrices, à renforcer son attirance pour les esprits bénéfiques, en appelant les bons modèles à lui. Et il n'y a alors rien de plus efficace pour détecter les mauvais modèles que d'identifier chez eux leur premier allant, qui consiste à s'attaquer en priorité aux moyens de les chasser.
    L'Être-Tout, symbole de mon orgueil, a dirigé et sclérosé ma vie des années durant. Il m'a été très difficile d'en sortir, en cela, j'essaye tout bêtement de vous dire que ça été long. Il a été difficile pour moi de m'imaginer — alors que je me détestais  que mon mal pourrait s'apparenter à l'orgueil, un sentiment si puissant communément attribué aux âmes viriles et proactives. Il faut croire que l'ennemi revêt toujours son habit comme d'un angle mort. 

Conclusion : d'un corps à l'autre, la limite

    Quoiqu'il arrive, et même si c'est difficile à accepter, nous ne sommes jamais vraiment seuls. Il n'y a que des solitudes qui n'arrivent pas à se reconnaitre entre elles. Mais prendre conscience de soi, de ses limites et donc de son identité, c'est arriver à faire en sorte que les solitudes se voient, c'est abolir le mur entre les individus qui ont perdu en chemin la reconnaissance. Et si nous apprenons la seule chose qui devrait tous nous inquiéter de façon égale, c'est-à-dire de faire de notre intériorité un espace d'expression et de paix, alors peut-être, et ensuite seulement, nous pourrons commencer à réfléchir à l'instauration d'espaces de paix tangibles, irénistes, publics, des archipels de sens qui, avec la baisse du niveau de l'inconscience, s'additionneront en une terre unique : le territoire des réconciliés. 
    Malgré nos désolations, malgré nos désillusions quotidiennes  qui ne sont le signe que d'un idéalisme révolu et déçu — nous restons des êtres humains, des êtres qui ont besoin de modèles, d'espoir et de perspectives. Et même si l'occident a perdu petit à petit ses repères, ses racines culturelles et spirituelles, ses idéaux, nous pouvons encore les récupérer, et là encore, petit à petit. Ils ne nous seront sûrement pas rendus du pareil au même, car le temps continue de passer. Nous ne pouvons faire demi-tour, car déjà ce serait prendre un autre chemin. La nostalgie s'achève comme le goût du néant : elle ne se satisfait complètement que dans la cessation de l'existence. Maintenant, il ne nous reste plus que le présent éternel, voilà l'étendue de notre cartographie, de nos limites. C'est par l'expression de nos limites que nous existerons, car elles rétabliront le contact entre les corps.

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