Pourquoi ne nous suicidons pas ?

Réponse à mon ami Karma Legendia

    Henri Roorda était un professeur de mathématiques suisse né le 30 novembre 1870. également écrivain, il a éduqué ses élèves selon la pédagogie libertaire et s'est fait aimer d'eux par son humour et sa bienveillance. 

    Henri Roorda s'est suicidé en 1925 à l'âge de cinquante-quatre ans en se logeant une balle dans le coeur.

Dernière lettre de Henri Roorda avant son suicide

    Mais peu de temps avant ce geste final, il a publié son dernier essai sobrement intitulé "mon suicide". Dans ce dernier, il décrit ce qu'il pense être son incompatibilité "physiologique" avec la société dans laquelle il vivait, mais exprime aussi un curieux et sévère sentiment de culpabilité d'avoir perverti l'esprit de ses élèves en les exposant à des idées qui favoriseraient hypothétiquement en eux cette incompatibilité. On devine derrière ses mots douloureux une exigence insurmontable et une sensibilité à fleur de nerfs. 

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"Je ne vis que parce qu'il est en mon pouvoir de mourir quand bon me semblera : sans l'idée du suicide, je me serais tué depuis longtemps."

Emil Cioran

    Emil Cioran n'a cessé de vanter les mérites du suicide dans ses écrits, mais aussitôt à décourager les velléités désespérées à l'oral : selon lui, la perspective du suicide devait rester une vue de l'esprit, l'appréhension d'un espoir potentiel ayant pour but d'échapper à la dureté de la vie et non d'être concrétisée.


  Selon le sociologue Émile Durkheim, il existe dans la typologie du suicide quatre occurrences différentes qui se définissent selon les deux variables suivantes, la régulation et l'intégration, qu'elles soient en défaut ou en excès : le suicide égoïste, altruiste, anomique et fataliste. Il explique dans son essai "Le suicide" que toute population est pourvue d'une "force" qui pousse les individus les plus fragiles à s'ôter la vie. 

    Mais voilà qu'un constat beaucoup plus récent vient bousculer cette réflexion autour de la fatalité du suicide. Dans une interview donnée au média Blast, la chanteuse et humoriste lituanienne GiedRé exprime un doute, ou plutôt un questionnement : pourquoi les gens ne se suicident-ils pas davantage ?

    Pourtant, la France est loin d'être épargnée par ce phénomène. Classé 75ème au classement mondial du taux de suicide par l'OMS, notre pays se hisse jusqu'à la 10ème place au niveau européen. De plus, selon l'OCDE, avec cinquante cachets pour mille habitants par jour, la France se situe encore sous la moyenne des 28 pays de ce classement.


    Alors, pourquoi nous viendrait-il à l'idée que les gens ne se suicident pas assez ? On s'imagine peut-être alors les personnes qui, selon nos critères, devraient se sentir le plus coupables et qui pourtant apparaissent toujours aussi régulièrement sur nos écrans : les dirigeants politiques corrompus, les grands PDG, les criminels de guerre, les criminels civils, etc... L'absence de remords et le narcissisme inhérent aux profils psychopathologiques les plus sévères que l'on attribue à ces exemples sont sans doute la cause la plus efficiente. En ce qui concerne les politiques ou les grands dirigeants, il faut se retourner sur le concept de "virtualité" : dans une société mondialisée, ultra condensée et surpeuplée, plus le nombre d'individus à mener est grand, moins il est possible de ressentir de l'empathie pour chacun d'entre eux. Additionnez la virtualité qui transforme les gens en chiffres négligeables et le profil de type psychopathique et vous obtiendrez crimes de masse, maltraitances et abus en tous genres.

    Mais en dehors du Gotha, il peut aussi nous revenir l'exemple de personnes que nous côtoyons plus ou moins régulièrement dans notre environnement social proche. Des personnes qui n'ont pas forcément commis de délits, de crimes ou d'abus psychologiques particuliers ou répétés, mais qui portent en eux une forme d'inconscience qui les pousse à se déconnecter de toute forme d'empathie, de compréhension et de raison, ce genre de comportement typique qui aboutit parfois au souhait exprimé oralement de la mort d'un tiers, de juger hâtivement des individus qui se trouvent inextricablement dans des situations d'injustice et d'isolement. Une violence gratuite et toujours impunie, car encore aujourd'hui, sans trop savoir si cela est heureux ou non, l'influence psychique n'est pas règlementée par la loi. L'inconcevabilité de voir en soi toute forme de monstruosité potentielle pousse les individus à ne voir les monstres qu'à l'extérieur d'eux-mêmes, et plus ce misonéisme noir est renié, moins la censure éthique individuelle fait effet entre la pensée encore inoffensive et son expression concrète.

    Sauf que voilà. Derrière la question "pourquoi les gens ne se suicident-ils pas davantage" se cache une tout autre réflexion que nous n'osons pas nous poser frontalement : "pourquoi je pense, moi, autant au suicide" ?

    Car au-delà de l'incompréhension devant le manque absolu de recul et de culpabilité des autres, l'on n'ose dévoiler l'enjeu réel et sous-jacent d'un déséquilibre profond du partage de la responsabilité morale dans la collectivité. Si les autres ne pensent pas suffisamment à la mort, c'est parce que d'autres y pensent trop

    Ceux qui pensent au suicide par volonté de compensation sont comme Henri Roorda. Georges Bataille dit, à propos d'un sous-groupe social auquel il appartiendrait, mais qui ne porte pas encore de nom : 

"Mon privilège est d’être humilié de ma stupidité profonde et sans doute, à travers les autres, j’aperçois une stupidité plus grande. À ce degré d’épaisseur, il est vain de s’attarder aux différences. Ce que j’ai de plus que les autres ; regarder en moi d’immenses salles de déchet, de maquillage ; je n’ai pas succombé à l’effroi qui d’ordinaire dévie les regards ; dans le sentiment que j’avais d’une faillite intérieure, je n’ai pas fui, je n’ai que faiblement tenté de me donner le change et surtout, je n’ai pas réussi. Ce que j’aperçois est l’entier dénuement de l’homme, à la clé de son épaisseur, condition de sa suffisance."

    Excès de conscience ; connaissance profonde de soi-même, de ses bas instincts et fonctionnements ; sévérité morale ; hypersensibilité ; sens aigu de la justice ; etc. semblent être parmi les caractéristiques les plus prégnantes d'une catégorie de la population qui ne connait pas encore son nom ni son rôle. 

    Henri Roorda, par le truchement de ses plus grandes peurs et des influences psychiques de l'inconscient collectif, s'est retrouvé dans une situation intenable ou il a décidé plus ou moins consciemment de porter tous les fardeaux de la classe sociale à laquelle il appartenait, et ce en totale contradiction avec l'image qu'il renvoyait aux gens qu'il côtoyait, celle d'un homme bon, sage et généreux. Le Christ ne renait jamais pour autre chose que de mourir.

    Nous sommes dans un monde où les âmes généreuses s'attribuent par devoir l'expiation des péchés des coupables, par souci de contrebalancement à une réalité qu'ils trouvent injuste. Face à ce constat, en reliant la virtualité, la psychopathologie inhérente aux classes dirigeantes, au suicide compensatoire, l'on ressent une forme d'injustice fatale. On dirait qu'il ne pourrait en être autrement

    Mais nous ne pouvons rester dans l'inanité et sans propositions. Reprenons à notre compte les propos de Cioran sur l'usage du suicide fantasmagorique. La situation ne peut rester comme telle, car nous mourrons chaque jour un peu plus de ne pas pouvoir vivre sans vouloir rééquilibrer la balance de la conscience morale. Suicidons-nous en esprit, ou plutôt suicidons la part de nous-mêmes qui veut tuer et violer. Mourrons chaque soir, et renaissons chaque matin, et ainsi nous serons immortels.

Un Homme, ça s'empêche.

Whatever happens, whatever happened (oh hey)
We are deathless
We are deathless

    Le suicide réel n'est plus une solution, car il élimine ceux qui, au final, sont le plus capables de remédier à cette situation dépondérée. Si nous ne dépassionnons pas cette question, si nous n'éliminons pas en nous cette tendance au suicide, la culpabilité ne retournera jamais au coupable, car en nous suicidant, nous justifierions l'injustifiable, nous légitimerions la conscience immaculée des dévoyés. Et Henri Roorda serait mort pour rien, même si à bien y réfléchir, la mort ne se consacre jamais à rien : elle n'a pour finalité qu'elle-même.

Pourquoi ne nous suicidons pas davantage ?

Parce que dans notre chair ou en esprit,

Nous l'avons déjà trop fait.

À consulter

Chemin tournant / Pierre Reverdy

L’homme qui attend…

Du mystère religieux