Psychomachie dans l'industrie du divertissement

« La seule différence entre le génie et la folie, c'est le succès. »

Anonyme


Suradaptation à l'irréel 

    Macaulay Culkin ; Jake Lloyd ; Haley Joel Osment ; Linda Blair ; Edward Furlong ; Drew Barrymore ; Britney Spears ; Lindsay Lohan ; Gary Coleman ; Amanda Bynes ; Jeremy Jackson…

    Ceci n'est qu'une petite partie des enfants stars qui, comme l'écrivent les médias people, ont "mal tourné" : drogue dure, alcool, séjours prolongés en hôpital psychiatrique, vol à l'étalage, attaque au couteau, incendie de son propre domicile, déboires sentimentaux documentés par les magazines spécialisés, diverses addictions, tentatives de suicide…
  Les enfants stars sont un cas typique de suradaptation. Sur le plateau ils sont professionnels, enthousiastes, se réjouissent de communiquer d'égal à égal avec les adultes travaillant autour de lui et se donnent à cent pour cent à leur rôle. Ils sont si à l'aise dans ce nouvel environnement que personne ne se pose la question si cette situation est normale et épanouissante pour un enfant. On ne proteste même pas quand il s'agit de leur faire jouer des scènes on ne peut plus matures, on ne s'inquiète guère de leur surinvestissement dans un rôle imaginaire, dans le fait d'incarner une personne qui n'existe pas. Et comme un enfant se définit par l'image qu'il renvoie aux adultes, il n'a d'autre envie que de confirmer cette image pour continuer d'exister. Dites à un gosse qu'il est bête et incapable et il fera tout pour y correspondre, aussi contre nature que cela puisse être. Et dès lors que l'enfant star quitte le plateau du film ou de la série qui le rendra célèbre, il se heurte au mur d'une réalité où le rôle qu'il a incarné ne le protégera plus des affres de la vie ordinaire. Suradapté dans une bulle fictive, il devient inadapté dans le concret du quotidien.
    On pourrait s'arrêter là ; ces faits suffiraient à prouver que quelque chose ne tourne pas rond dans le monde du show-business. Mais les enfants stars ne sont pas les seules victimes du divertissement systémique. 

Une corde et des boissons

    Qu'est-ce que l'industrie du divertissement, sinon amener l'homme des cavernes dans une salle obscure pour lui faire revivre par procuration ce qu'il a perdu dans la civilisation ? On pourrait se poser des tonnes de questions quant au rôle du cinéma, voire de l'art, dans le fonctionnement d'une société humaine, mais aussi sur les moyens colossaux employés pour opérer la suspension de la crédulité de Homo Sapiens Sapiens. On pourrait aussi se demander si le métier même d'acteur est quelque chose de "naturel" ou ne serait-ce qu'un minimum "sain". Mais il suffit de se rendre dans le champ des conséquences pour relever la hauteur du problème. 
    Pour expliquer la tendance de l'artiste au suicide ou aux comportements extrêmes, les spécialistes nous renvoient à leur hypersensibilité, mais aussi au fonctionnement de leur cerveau. Le professeur Vikram Patel, directeur du Centre britannique de santé mentale mondiale, dit à ce propos :
"les circuits du cerveau qui sont à l'origine de la créativité sont les mêmes que ceux de la maladie mentale, donc être créatif peut accroître le risque de maladie mentale."

    Si cette donnée est intéressante, elle n'est qu'un facteur aggravant dans le dossier du divertissement organisé. Le simple fait de devenir célèbre pousse les individus à la paranoïa (harcèlement des paparazzis, des journalistes et des fans) ; force de plus en plus la scission entre la personne privée et la personne publique à cause des nombreuses apparitions dans les médias, les réseaux sociaux et, chez les acteurs, les changements fréquents de rôles très différents ; sans parler de l'accès facilité aux drogues les plus diverses et addictives, etc. Voilà sur quoi on pourrait conclure, si on s'arrêtait seulement au stade où l'artiste est déjà célèbre, mais l'accession à la célébrité est une épreuve tout aussi potentiellement traumatisante.  

    La liste des artistes suicidés est interminable et ne cesse de se rallonger. Pour cela, je vous renvoie aux pages Wikipédia dédiées à ce sujet qui, si elles ne sont pas exhaustives, donnent un aperçu du désastre (peintres, musiciens, écrivains, acteurs & actrices, etc.)

"Nicolas est souvent dans un état second, mais ça ne l'empêche pas d'être grand"

    Pour entretenir la machine du divertissement, son industrie doit trouver tous les moyens possibles pour à la fois faire rentrer toujours plus de sang neuf dans la corrida, et aussi "entretenir" le plus longtemps possible les artistes déjà établis dans le paysage médiatico-culturel. Par entretenir, j'entends simplement l'idée de les "maintenir en vie" et non pas de faire au mieux pour préserver leur santé mentale.

    Et c'est là que l'hypocrisie atteint son paroxysme. Je veux pour exemple, dans la vidéo ci-dessus, une interview restée relativement anonyme (un peu plus de treize mille vues à l'heure où j'écris cet article), ou l'infirmière Arielle Dombasle escorte et paraphrase le chanteur Nicolas Ker (frontman du groupe Poni Hoax décédé l'année dernière) alors que celui-ci est manifestement, comme cela est connu dans le milieu, sous l'effet de substances et visiblement incapable de répondre aux questions par lui-même.

Peu importe l'état mental de l'artiste, sa santé, sa sensibilité. Comme le dit Alfred Duler (joué par Nicolas Marié), dans le film "99 francs", cadre supérieur du groupe Madone, quand le responsable commercial lui souffle que le concepteur-rédacteur ne passera pas l'hiver à cause de sa consommation de cocaïne : 

"c'est un artiste… ça marche comme ça les artistes ! C'est un papillon… on en trouvera un autre."

    Et si jamais dans la vie réelle cette fois, un journaliste, un technicien sur le plateau ou n'importe qui ayant un minimum de conscience partage au producteur son inquiétude sur l'état de santé de l'acteur principal, on lui rétorquera quelque chose de semblable. On irait même parfois jusqu'à dire : "oui, mais il est comme ça, ça fait aussi partie de son génie ! Faut juste le laisser dans son jus…"

    Au fond, que ce soit pour les producteurs ou pour les autres cadres du show-business, la fragilité même de l'artiste est un des ingrédients indispensables à sa réussite. Comme les chanteurs de rock du 20e siècle, les jeunes artistes sont sensibles et idéalistes, ce qui les rend d'autant plus manipulables. Ils veulent plaire au plus grand nombre, partager un message de rébellion et de liberté à la jeunesse… tout cela jusqu'à ce que leur train de vie incarne le total opposé des valeurs qu'ils se disaient défendre. L'argent s'ajoute à la longue liste de leurs addictions. On les pousse à jouer le même rôle, celui qui fait vendre, même s'il ne correspond en rien à ce qu'ils sont vraiment. Tout leur métier repose sur la faculté à plaire. Ils courent après ceux qui seront capables de les mettre ou de les remettre dans la lumière. Quand ils vieillissent, les journalistes se font plus rares et la lumière de la scène s'évanouit lentement, surtout pour les femmes. Et quand ils mourront, il sera toujours temps de faire un best of, un documentaire ou un biopic. 

    Le monde, ce n'est pas comme dans les films, où le cowboy fruste et solitaire dit qu'il y a "deux types de personnes". La société n'est pas séparée entre la parcelle du bon peuple simple et sain, et celle des fous et des aliénés, bien cachés dans les cliniques privées, et pour les moins privilégiés, dans les hôpitaux psychiatriques. Nous sommes tous plus ou moins névrosés. La seule différence entre nous et certaines exceptions, c'est qu'il y a des maladies psychiques qui rapportent, et d'autres qui favorisent les individus à prendre des décisions cruelles pour le bien du système.

    Nous sommes tellement accros au divertissement que nous oublions les sacrifices opérés en coulisse pour notre satisfaction. Alors oui, tous les artistes ne finissent pas dans la misère et la mort précipitée. Beaucoup s'en sortent très bien, certains même arrivent à entretenir une vie saine tout en s'épanouissant dans leur métier. Mais ce sont eux les exceptions. Et entre ces deux extrêmes, il y a la masse des artistes moyens, qui s'échinent à maintenir la tête hors de l'eau, ou qui se tuent entre eux pour avancer un peu plus dans la lumière des projecteurs. Aujourd'hui, dans notre occident désindustrialisé où tout repose sur les métiers de service et de divertissement, la machine avale toujours plus d'âmes candides et volontaires qui ne demandent qu'à plaire.

Ce qui va suivre n'est que ma théorie personnelle, mais je pense qu'elle rentre en résonnance avec la question que j'ai tenté de dépeindre jusqu'ici.

Conclusion : la défense de l'art privé

    Qu'est-ce qu'un artiste ? Pour moi, la réponse se résume en ceci : l'artiste est quelqu'un qui, à une époque de sa vie, a voulu exprimer quelque chose à quelqu'un en particulier, mais qui n'a jamais réussi à le faire. C'est à cet endroit précis qu'est née sa vocation. Et si cette personne ne l'a pas entendu ou n'a pas voulu l'entendre, alors l'artiste dévie ses velléités sur l'informe et l'innombrable, autrement dit, sur les masses. Par la répétition des concerts, le nombre de copies (livres, albums, DVDs, etc.)  et de représentations, l'artiste répète son message incessamment jusqu'à ce que la foule lui renvoie assez d'énergie positive pour qu'il puisse se retirer… jusqu'à ce qu'il revienne prendre sa dose d'exhausteur narcissique. Un cercle vicieux qui, sur le long terme, n'arrivera jamais à véritablement colmater ses brèches psychiques. 
    Le rôle sociétal de l'artiste est né de la fracture sociale et familiale. Et c'est là que la machine, l'industrie du divertissement rentre en jeu, profite du besoin de reconnaissance, avec la participation active ou passive du principal concerné, jusqu'à ce que les caisses soient renflouées de leur investissement initial, et bien plus encore…
    Le tableau que je viens de peindre est particulièrement pessimiste, car il ne représente qu'une partie du paysage culturel. Je vois chez les artistes indépendants qui ont réussi à construire leur vie et leur hygiène psychiques par eux-mêmes des exceptions sur lesquels il faut prendre exemple. Mais pour la masse d'artistes novices qui veulent à tout prix accéder à la lumière, je veux apporter une autre perspective, une autre solution.
    Songez à ce que vous voulez devenir, à ce que vous voulez faire. Pourquoi voulez-vous devenir artiste ? D'où cela est-il parti ? Avez-vous quelque chose à dire à quelqu'un en particulier ?
    L'art avait un but autrefois, un objectif anthropologique essentiel à la survie de l'espèce. Le premier conteur de l'histoire avait sans doute trouvé son rôle un soir, avec les siens, autour du feu après une longue journée dans le froid sans avoir trouvé la moindre nourriture. Ils avaient faim, ils étaient frigorifiés et terrifiés. Alors le premier artiste a raconté une histoire. Il a pris la décision plus ou moins consciente de parler de choses, d'objets et de personnes qui n'existaient pas réellement. Peut-être que ce conteur n'était pas une personne habile. Elle n'était peut-être pas forte ni féconde. Mais elle a trouvé son utilité, son efficience, dans le fait de manipuler l'intangible pour réchauffer le coeur de ceux qui n'avaient pour eux que leurs peurs et leurs illusions.
    Pourquoi voulez-vous écrire, peindre, ou chanter ? Pour dire quoi, et à qui ? Si vous arriviez à communiquer ce que vous aviez à dire à la bonne personne, peut-être que cette vocation s'éteindrait d'elle-même… Cela serait-il si terrible ? Et si ce désir artistique persiste, comment allez-vous vous y prendre pour garder les pieds sur terre ? Par qui allez-vous vous entourer ? Voulez-vous en vivre ? Comment ? On ne saurait trop se poser ce genre de questions avant de se plonger dans le grand bain…
    L'art était avant tout un agent de la solidification des liens humains dans le collectif, pas un désir égoïste de reconnaissance né dans la frustration et la solitude. Sachez ceci : si vous insistez dans cette voie, si vous persistez à oublier vos malheurs, et donc ce que vous êtes, en vous dissolvant dans un rôle qui n'est pas le vôtre, alors vous mourrez dans la peau de quelqu'un d'autre. Et si quelqu'un profite de vos fruits, ce ne sera certainement pas vous, ni vos proches, mais quelqu'un pour qui c'est le métier et le projet.
    L'enjeu est trop grave pour prendre des pincettes. Votre vie est trop importante pour être gaspillée dans l'arène où les artistes ou autres créatifs, tels les taureaux, se font illusionner par la cape du toréador, jusqu'à ce que mille lances lui traversent la peau, le temps de quelques applaudissements avant le noir complet, d'une célébrité éphémère, si celle-ci est arrivée un jour… 
    Apprenez à estimer ce qui est bon en vous, faites cela bien avant que quelqu'un d'autre lui donne une valeur ou un prix. La place du marché est toujours bondée et bruyante… elle peut donc être facile à éviter. Ne soyez pas un papillon, ou quelqu'un attendra de prendre votre place dans la lumière mortifère. Il n'y a pas de place à gagner si vous savez déjà où est la vôtre, celle que personne ne peut briguer à votre place.
    Faites de votre vie un art, pas le contraire.

***

« La mort est la seule réussite à la portée de tout un chacun. »

Emil Cioran

« Il suffit pour réussir dans le jeu de la vie de "jouer un rôle" et d'obtenir l'approbation sociale pour ce rôle. »

Thomas Szasz

« L’identification de l’individu avec son emploi ou son titre est même si séduisante que beaucoup n’ont d’autre existence que celle que leur dignité sociale leur confère. Il serait vain de chercher là un caractère personnel ; derrière le magnifique décor, on ne trouverait qu’un petit fantoche bien pitoyable. En un mot, les charges ou les titres ne sont séduisants que parce qu’ils sont des compensations faciles à des insuffisances personnelles. »

Carl Gustav Jung

À consulter

Chemin tournant / Pierre Reverdy

L’homme qui attend…

Du mystère religieux