Une mystique mystérianiste

Obscurantisme(s)

    L'Homme ne connait pas son horizon, et de ce fait, rabote toujours un peu plus son inclination à l'humilité. Et malgré son ambition et son inventivité, il n'a toujours pas élaboré un garde-fou réellement efficient. L'humanité a trouvé dans l'efficacité son antonyme, et cela ne cesse de se vérifier, toujours plus, et ce de manière exponentielle. Celui qui ne jure que sur la liberté ne connait pas de limite, car la liberté a pour unique propriété celle de nous priver de tout. Décrivons ainsi notre monde libéré de toutes ses contraintes : un quelque part où rien n'est interdit, et par voie de conséquence, où plus rien n'est possible. La magie noire a abandonné ses vieux grimoires et ses ingrédients impurs pour la manipulation des monogrammes et des grands entiers. Personne ne sait comment cela fonctionne et c'est fait pour. 
    Dieu a été déclaré mort en 1882 par le docteur Wilhem, mais seulement sur le plan clinique. Non content de s'en être enfin débarrassé, on l'a détaché de son ombre, qu'on a ensuite déchirée en d'innombrables morceaux qui ont été disséminés par tous les points cardinaux ; on a vu des Hommes adorer des décombres sans se sentir morcelés. Si Dieu a pu être dépouillé de son habit d'obscurité, dès lors on peut prouver son imperfection. S'il ne s'était pas diminué, il n'aurait jamais pu nous comprendre. L'âme seule, sans son enveloppe, est un pur esprit. Un esprit parfait possédant toutes les connaissances, le savoir humain dans son intégralité. Mais dans cet état, il n'est pas capable de s'améliorer. C'est pour ça que l'âme a besoin d'un corps dans lequel s'incarner. Elle a besoin de devenir un être limité. Sans limites, pas de liberté. Sans limites, pas d'apprentissage. Sans limites, pas d'imagination. Par nos limites, nous sommes potentiellement plus forts que la somme de toute la connaissance humaine. Et pourtant c'est ce pouvoir qui nous a menés au trône ruiné de la modernité… Dorénavant, nos premiers de cordée pensent pouvoir se passer de limites. Il est d'autant plus urgent de revoir en quoi nous concevons le concept même d'horizon et sa localisation. C'est ce lieu qui détermine la frontière entre le visible et le fond diffus de l'univers, précisément là où la lumière cesse de nous parvenir.

Le rabougrissement de Dieu

    Dieu n'est plus le créateur omnipotent des vieux livres. Il est devenu, de par sa mort, l'observateur ultime. Il ne connait pas plus que nous son propre horizon et se trouve dans un monde indépendant du discours. Et comme c'est envers son Dieu que l'on a le moins de probité, nous apprendrons à lui concéder la liberté de pécher. Il avait déjà commencé. Nous lui connaissons son favori : l'orgueil. Son cadavre céleste est immobile, faséie indolemment entre deux nuages d'aérolithes, mais tout comme les étoiles, au-delà de la mort il nous trompe en continuant de briller. C'est en cela que nous communierons silencieusement, que nous partagerons ce qui n'était qu'à lui, non pas par le déicide, mais par le rabougrissement de ce qui était autrefois un idéal. Rien ne tue plus qu'un idéal, car il se bâtît sur les os des Hommes qui ne sont pas encore morts pour lui. 
    Il n'est en rien en ce monde de connaissable qui ne vienne sans rapport avec ce qui le dépasse d'ores et déjà. Le recul de l'horizon est toujours et inexorablement instantané à l'observation d'un objet quelconque. Nos sens, nos facultés cognitives et intellectuelles sont limités, cantonnés à un espace qui est naturellement le nôtre. Nous apprendrons à aimer ce respect de la limite en toute chose. Tout ce qui est au-delà de cette limite omniprésente sera considéré comme appartenant au Temps du Fratricide. "Un homme, ça s’empêche".
    Mais une fois que tout cela a été dit, que reste-t-il ? Le non-être dont nous avons l'usage. Cela ne nous empêche certainement pas d'aimer Dieu, tant que l'on aime en lui, non pas ce qu'il a été ou ce qu'il aurait pu être, mais ce qui a fait qu'il était sa propre fin. L'effondrement de son royaume nous a prouvé une chose : rien ne dure, croyez-moi, rien ne dure. Pas même la postérité.

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