Les langues désarmées

“La violence, c'est un manque de vocabulaire.”

Gilles Vigneault

 

La culture de la honte

    Dans ma onzième année, j'ai été diagnostiqué "surdoué" alors que je devais redoubler ma sixième et que je vivais une période très difficile aussi bien au collège qu'à la maison.
Au début du mois de février 2022, j'ai été diagnostiqué avec un trouble de la sphère autistique par un professionnel de la neuropsychologie. 
    Suis-je plus intelligent que les autres pour autant ? Non. À l'époque, la question m'aurait fait rire. Pourquoi serais-je plus intelligent alors que ma moyenne peine à dépasser les 9 points, et que toute personne en dehors de moi-même semblait comprendre les codes et les enjeux de la vie d'un élève ? Tous mes camarades autour de moi semblaient parler un langage secret dont je ne comprenais pas un mot. Souvent, ils n'avaient même pas besoin de finir leurs phrases. À l'époque j'étais un enfant relativement isolé, parfois harcelé, parfois totalement ignoré, et je n'attribuais pour cause à cet isolement que mes inaptitudes.
    Non, clairement, je ne me sentais jamais plus intelligent que qui que ce soit. 
    Pourtant, depuis que j'ai l'âge de m'exprimer par moi-même, on n'a jamais cessé de louer mon aisance dans l'exercice des rédactions, ou toute autre forme d'expression par le langage. Il semblait que j'avais quelque chose en plus, mais pas de meilleur : des mots. 
    C'est en faisant le lien entre cette facilité et mon ostracisme que j'ai fini par comprendre ce qu'en partie les autres me reprochaient. Je n'avais pas le même langage, et donc, je n'appartenais pas au même clan qu'eux. Je faisais partie du camp des adultes, des professeurs, autrement dit, de l'ennemi. Plus je persistais dans cette voie, plus l'on me haïssait. Au mieux, on me qualifiait d'intello, au pire de traître. Pourtant, je n'avais pas l'impression de faire partie de la moindre élite que ce soit. Au contraire, je sentais une certaine forme d'hostilité de la part de mes professeurs qui me prenaient soit pour un débile profond, soit un élément problématique, car clairement peu coopératif. Et les rares fois où je donnais la bonne réponse (dans le sens le plus large du terme) certains doutaient de sa paternité. D'où l'extrême surprise de mon professeur de 5ème en mathématiques exprimées en pleine réunion parent-prof devant ma mère : 
    "on croit qu'il n'écoute pas, qu'il n'est pas là, mais en fait si… il est là." 
    Au fond, je n'ai jamais cherché à faire partie d'aucune espèce de camp, et cela a sans doute été une erreur. J'entretenais mon propre exil en refusant de m'exprimer comme les autres. Car voilà l'enjeu d'alors : à Rome fait comme les Romains. Mais cela m'était impossible. Ma situation était si difficile à vivre, que je ne pouvais pas me résoudre à me priver de ce qui la rendait un minimum supportable : encore une fois, les mots.
    Pendant un cours de physique-chimie, mes voisins de tables passaient le cours entier à me harceler, notamment par des séries de questions profondément indiscrètes. Á l'une d'entre elles, je finis par répondre : 
    "qu'est-ce que tu insinues ?"
    Ils s'esclaffèrent de concert. J'ai mis du temps avant de comprendre pourquoi. Le mot "insinuer". Ils n'avaient jamais dû entendre ce mot en dehors de la bouche de leurs parents, ou de personnes de la même génération, et donc, des professeurs. J'ai fini par réaliser que tout ce qui venait d'eux était proscrit. Tout comme s'efforcer à avoir le bon accent en cours d'anglais, faire preuve de vocabulaire était motif à recevoir la punition collective de la honte publique. C'était une drôle d'époque où internet commençait à prendre une place toujours grande dans la vie mentale des jeunes et moins jeune. Les geeks autrefois bannis commençaient tout juste à rentrer dans la mode, avoir une console ou un ordinateur était devenu "cool"... Autrement dit, une culture parallèle commençait peu à peu à voir le jour. Le coeur du marché s'est déplacé des adultes vers les plus jeunes, jusqu'à l'âge de trente ans environ, au-delà de quoi l'on devient simplement un public de niche. Vouloir rentrer dans l'âge adulte était devenu ringard. Or, cela était à l'époque ma seule obsession : quitter l'âge bête pour rentrer dans un monde responsable et bienveillant où les gens s'expriment bien et avec maturité. Ce n'est pas par hasard si j'ai choisi "CANDidE" comme pseudonyme…
    Plus je progressais dans la scolarité, et plus je voyais cette culture parallèle grandir, plus la scission générationnelle se creusait. Je me retrouvais au lycée encore plus isolé qu'auparavant. Et même si les harcèlements ont cessé et que les autres me laissaient relativement tranquille, la méfiance et le doute habitaient toujours leurs regards à mon passage. Un matin, dans ce lycée professionnel que je haïssais de toutes mes forces, une élève m'apostropha devant tout le monde :
    "Mais qu'est-ce que tu fous ici, en fait ? Tu écris des livres, tu fais du théâtre… Qu'est-ce que tu fous là avec nous ?"
    C'était une très bonne question, et je n'en avais aucune foutue idée. Je me sentais perturbé. Pour moi, la cour n'était qu'un champ de bataille et j'avais du mal à imaginer que se cachait dans leur défiance une forme de conscience profonde de ce qui nous séparait. C'était comme si, sans en être tout à fait conscients, qu'ils sentaient au plus profond d'eux que la voie qu'ils avaient choisi par défaut n'était pas la bonne. Il y avait donc bien quelque chose de définitivement pourri dans ce pays coupé en deux.
Nous étions une drôle de génération. Nés au début des années 90, nous avons connu le monde d'avant internet, et avons dû nous adapter au monde d'après, tout en étant trop jeunes pour regretter quoi que ce soit, sinon une forme d'unicité dans notre environnement. Il subsistait encore une culture intra et interfamiliale qui entretenait l'idée d'une communauté d'idées et de mœurs. Et puis le marché est arrivé… Les enfants ont réalisé qu'on leur avait fourni un train d'avance sur leurs parents, et ont commencé à profiter de cette avance pour griller toutes les étapes. Bientôt, le savoir des professeurs s'est périmé : pourquoi j'écouterais un professeur déblatérer sur les règles d'un monde devenues obsolètes ? Pourquoi écouter leurs molles et inconsistantes approximations sur internet alors qu'ils en ignorent les codes et les usages ? Pourquoi accorder encore du crédit à mon professeur de graphisme si je peux télécharger une version crackée de photoshop tout seul et regarder des dizaines d'heures de tutoriels gratuits sur YouTube ? Pourquoi souffler dans cette putain de flûte à bec alors que j'ai des centaines d'heures de musiques sur mon iPod ? Pourquoi lire les livres données par ma prof de français alors que les histoires racontées dedans ne me disent rien de mon quotidien ?
    Voilà où nous en étions… voilà où moi aussi j'ai fini par arriver. Si je ne faisais toujours pas partie de la bande, j'en ai assimilé les us et coutumes. Moi aussi je me suis mis à mépriser mes pères, la génération de mes parents qui ne comprenait rien à nos vies. Et moi aussi, j'ai fini par avoir honte de mes mots, de cette chose que j'avais en plus : une langue armée.

L'écroulement

    Heureusement pour moi, cette période ne s'est pas éternisée. Complètement perdu, déraciné, me sentant profondément bête et sans ressources, je me devais de retrouver un terreau fertile pour que ma pensée puisse s'exprimer. Je me suis alors forcé à lire des livres que j'aurais autrefois classés comme ennuyeux et poussiéreux. J'ai découvert Nietzsche et tout a changé. C'est à ce moment-là que j'ai réalisé que mes premiers instincts ne m'avaient pas trompé : c'était dans le langage que j'allais trouver les clefs de compréhensions et les remèdes pour me désintoxiquer d'un système où même les mots puent.
J'ai cherché à élargir toujours plus mon champ lexical. Aucun terme ne devait m'échapper, et surtout, jamais je ne voulais revivre une situation où je ne comprenais pas ce qui m'arrivait. C'est cette culture du vocabulaire qui m'a permis de sortir de cet état de torpeur permanent qui m'occupait depuis l'enfance. 
    Mais plus je renforce mes aptitudes, moins j'arrive à occulter ce qui se passe sous mes yeux, chaque jour que Dieu fait. Ne m'étant malgré mon parcours pas le moins du monde écarté des sentiers numériques, je fais toujours un peu plus le constat des dégâts causés par cette culture parallèle née dans mes plus jeunes années. Mais alors que l'accès au savoir était censé avoir été facilité, le niveau de langage des plus jeunes, et de ceux qui depuis ont grandi, n'a jamais cessé de s'effondrer. Du signe le plus discret au plus grave :

disparition de la majuscule en début de phrase ; absence de ponctuation ; déformation de la syntaxe ; fautes de conjugaison ; anglicismes remplaçables ;  fautes d'orthographe innombrables ; confusion des termes ; appauvrissement du vocabulaire ; paraphrases interminables et tics de langage (tu vois, genre, truc, machin, nin-nin-nin, en fait, tu vois ce que j'veux dire, ceci-cela, juste, enfin, en gros, en vrai, et tout, du coup, un peu, voilà, bon, en tout cas…), etc.

    Tout cela couplé à l'instantanéité des médias et réseaux sociaux, à la paresse des utilisateurs, et vous obtenez des masses de quasi-illettrés à qui l'on est censé confier le rôle de citoyen indépendant et responsable. Ajoutez la complaisance dans l'ignorance, la médiocrité des contenus intellectuels et culturels, les difficultés d'attention toujours plus croissantes, et l'on peine de plus en plus à espérer apercevoir une lumière au bout du tunnel.
    Quand on n'a plus les mots, quand on ne sait pas décrire nos émotions, quand on ne peut exprimer une pensée complexe, quand les signes et les codes du monde qui régissent nos vies nous échappent, quand on ne comprend plus ce que l'autre a à nous dire, quand on n'a plus les capacités de décrire un problème, commence la violence. 
    Le langage universel a subi une perte au carré : si elle nous a été privée d'un côté (médias, politique, etc.) elle a aussi été abandonnée de l'autre (paresse, complaisance, etc.). C'est nous qui en payons le prix aujourd'hui.

La résilience par le langage

    Ce n'est pas une question élitiste, elle nous concerne tous en tant qu'êtres humains. Le problème est trop grave pour être ignoré. Il est fort possible que la très grande majorité de nos problèmes actuels repose sur la pauvreté du langage. Le vocabulaire équivaut à l'étendue de notre liberté. Plus nous avons de mots pour décrire le monde qui nous entoure, plus nous gagnons de la marge d'action pour l'influencer. Élargir son champ lexical, c'est gagner du terrain sur la fatalité. Si vous êtes jeunes, n'ayez pas peur de la pression sociale : peut-être qu'on se moquera de vous, qu'on vous traitera d'intello ou de traître, peut-être même que certains prendront ce geste pour de la prétention ou de la provocation… Ce n'est pas grave. Cela ne veut RIEN dire. Alors, prenez conscience que c'est à partir du jour où vous assumerez votre prise de liberté que vos chemins se sépareront : d'un côté ceux qui vivront la vie comme sujet, et l'autre comme objet. 
    Mais il ne suffit pas de s'armer par les mots, il faut savoir où les puiser, et dans le pire des cas, comment se désintoxiquer d'un langage qui n'appartient à personne, dont les mots sont vides, et qui sont utilisé par ceux qui ont intérêt à ce que les majuscules disparaissent en début de phrase. Ce n'est pas simplement une règle de forme, la majuscule a une signification : elle met l'accent sur le premier mot, et donc sur l'acte de la prise de parole en elle-même, le début de tout. La ponctuation a un sens : elle articule votre expression et la rend vivante, et donc audible. L'orthographe a un sens : c'est la politesse du langage, c'est de l'amour ordonné, la maitrise  de la passion. La conjugaison a un sens : elle vous place dans l'histoire. Le vocabulaire a un sens, sinon des milliers : elle nomme et conjure le réel… Votre vie a un sens, comme la phrase a un sens de lecture. Elle se compose des mots qui fondent votre existence.

À consulter

Chemin tournant / Pierre Reverdy

L’homme qui attend…

Du mystère religieux